Plongée dans l’archipel de l’insomnie

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Avec Cendrars, la vie et l’œuvre se confondent en formant ce qu’Henry Miller a nommé « une masse poétique étincelante, dédiée à l’archipel de l’insomnie », source d’une création qui en a fait, selon l’américain, l’écrivain du siècle. Pourtant l’œuvre du poète n’a été que «distraitement reconnue», comme l’a regretté andré Malraux en 1959, trop souvent écrasée par la figure de bourlingueur édifiée par Cendrars lui-même.


L’auteur a proposé un miroir déformant faisant oublier qu’il avait été poète, essayiste, éditeur, cinéaste, romancier, reporter, mémorialiste et homme de radio, ne laissant poindre qu’un visage buriné d’aventurier prêt à raconter ses voyages. Et c’est vrai, l’aventure est là, entre les lignes, car prendre la plume est sans doute la meilleure façon de prendre le large. Dès 1912 avec le poème Les Pâques et jusqu’en 1956 avec le roman baroque Emmène-moi au bout du monde !…, chaque publication ajoute une pièce au grand puzzle où se dessine la modernité du 20e siècle. A de premières imprégnations symbolistes ont répondu les rythmes saccadés de la Prose du Transsibérien, à la modernité dada s’est associé le primitivisme de l’oralité africaine, aux destins tragiques de personnages mythifiés a succédé l’introspection individuelle qui ne réduit nullement l’être à un «je» identifiant, bien au contraire.

Cendrars n’a eu de cesse de questionner les formes, les genres et les normes: son œuvre se construit dans un tumulte esthétique qui transforme le monde et lui-même pour abattre toutes les frontières, offrant aujourd’hui encore des échos puissants à nos questionnements contemporains.

Toujours très direct, volontiers méprisant à l’égard des groupes et des institutions littéraires, Cendrars a traversé la première moitié du 20e siècle en laissant derrière lui une œuvre créée par ondes successives; l’homme est perpétuellement en «partance », tout comme ses écrits, que relie entre eux un réseau serré de connexions internes contribuant à former une boucle, confirmant leur circularité. Toute l’œuvre de Cendrars joue avec le temps et l’espace, dans un processus de dilatation qui la place d’abord sous le signe du départ, de l’éloignement, de l’insaisissable. Mais cet art de la fugue se double d’un mouvement inverse de condensation, s’articulant autour de la lancinante question Qui suis-je ?

Plongé dans cet archipel de l’insomnie, le lecteur côtoie les multiples identités d’un «je» qui se dit Cendrars, à la fois auteur, narrateur ou encore personnage. l’auteur pseudonyme a placé sa vie dans les textes de « mémoire », mais une vie vécue comme une représentation différée d’elle-même. Ainsi, l’œuvre est le lieu d’une reconstruction de soi, un espace qui conjugue réalité et fiction pour déjouer la matérialité autobiographique. Dès lors, de qui parler ? Pour suivre cet homme en partance, il importait de saisir la métamorphose qui fut la condition nécessaire à la naissance de l’œuvre. Pour devenir Cendrars, il fallait que Frédéric Sauser, né à la Chaux-de-Fonds le 1er septembre 1887, disparaisse : qu’il fugue…

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