Les réalités helvétiques transfigurées…

En 1815, un étudiant d’Oxford, John Milford, émit le voeu d’écrire un livre sur son récent voyage en Suisse. Son vieux professeur le mit en garde : « Le sujet est épuisé ; faites-moi confiance, Monsieur, ça n’ira pas. » Le jeune homme négligea cet avis et bourra deux gros volumes de lieux communs. On y trouve pêle-mêle des remarques sur l’histoire et la politique des cantons, sur le sublime et sur tout ce qui est factice dans les Alpes, avec des anecdotes sur les moeurs des autochtones rencontrés en chemin.


Ce brouet helvétique tomba comme bien d’autres récits de voyage dans l’oubli. Mais parmi les nombreuses platitudes du jeune milord, notons celle-ci : « J’imagine que je ne suis pas le premier à observer que partout le pays, les gens, les moeurs, le climat et tous les objets nous rappellent la vieille Angleterre. » Cette propension à rechercher des analogies entre la Suisse et le monde britannique a longtemps perduré. Elle a ressurgi, en particulier comme antidote aux conflits et aux crises politiques causés par le Civil War au 17e siècle, la Révolution française ou le Sonderbund au 19e, sans oublier la Seconde Guerre mondiale. Citons par exemple deux livres écrits à Londres sous les bombardements nazis et devenus des classiques : Switzerland and the English d’Arnold Lunn et Travellers in Switzerland de Gavin de Beer. Ces auteurs ont cherché à réaffirmer des valeurs partagées et à les mobiliser – amour de la liberté, rectitude morale, sang-froid et pragmatisme. Ainsi s’est constituté le mythe de ce que le diplomate John Wraight a plus récemment appelé « une relation unique ».

L’analogie entre la Suisse et l’Angleterre n’a pourtant rien d’évident. Selon l’humaniste Thomas More en 1516, les Helvètes, surnommés Zapoletes, sont des mercenaires « hideux, sauvages et féroces » ; leur unique fonction est de défendre son utopie. En 1714, Abraham Stanyan, ambassadeur de la reine Anne auprès de Genève et des Etats confédérés, s’efforce, par un récit de son séjour, de corriger la réputation des Suisses qui ne s’est guère améliorée : ce sont des lourdauds et des primitifs, avides de gain et sans humour, tout juste bons à devenir, comme les Irlandais, des sujets de plaisanteries.

En vérité, pendant plus de 500 ans, la Confédération helvétique est demeurée surtout proche de la France, comme le montre le renouvellement de l’alliance avec elle en 1777, alors que les liens qui unissent la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, l’autre république, sont beaucoup plus forts. De même, les attaches culturelles restent insignifiantes en comparaison avec celles que la Grande-Bretagne entretient avec des nations amies telles que les Etats-Unis. Certes on peut voir dans le calvinisme un point de ralliement, et ce fut le cas pour Genève entre le 16e et le 18e siècle ; mais cette proximité ne joue pas pour les cantons catholiques et elle a perdu son sens aujourd’hui. Quant à la théorie des climats, qui voit la Grande-Bretagne et la Suisse comme des « îles tempérées » qui ont fait naître un même amour de l’indépendance, elle ne tient plus la route.

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Commentaires

Aux yeux des anglo-saxons et particulièrement des américains, la Suisse est soit le pays de Heidi soit un conglomérat financier qui ne gère pas que des activités bancaires au sens légal du terme… voire les deux!

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